CHEVAUX Moi j'comprends pas bien... je conduis, enfin j'conduis plus, mais j'ai conduit beaucoup, même au Château de Castelbrandy où j'ai travaillé pendant huit ans, jamais égratigné une peinture. C'est vrai qu’au Château de Gil sur la Trente chez les De la Tuille, le Monsieur chauffeur m'avait appris à conduire ; c'est qu'il mettait des chaussures à clous ; il vous disait pas un mot, c'est un gars qu'était pas brutal ; il était toujours les yeux sur vos pieds. D'un seul coup on sentait gentiment un p'tit coup d'coude... : « Vous savez pourquoi... ?» — Oui Monsieur parc'que j'ai fait ça qu'j'aurais pas dû... — Exactement. Vous croyez qu'c'était pas aussi bien quand on apprenait à conduire comme ça, qu'à l'auto-école maintenant ! On conduisait aussi bien. (Un court silence) Assez causé, il y a du travail qui m’attend avant que le temps se gâte. Il quitte la scène. On l’entend parler dans les coulisses : « Viens avec ton pépé ma petite cocotte. Y a du travail qui nous attend. » Retour sur scène, il pousse une tondeuse. Il lui parle tout en l’inspectant, il vérifie le niveau d’huile, le niveau d’essence… « Moi j'ai eu mon permis de conduire le 8 juillet 1931, un mercredi. Ça aurait pu se passer un vendredi ou un lundi ça aurait rien changé, j'ai jamais rien cassé, j'ai jamais rien brisé. Avec toi j’ai pas besoin de passer un permis tondeuse. Y a du boulot qui nous attend, Heureusement il y a pas d’orties. Saleté d'denrée ! Ton pépé il est fâché avec les orties, il t’a jamais dis pourquoi ? Si tu veux savoir, ça ne date pas d’hier, c’est du temps que j'étais chez mes parents nourrissiers. J'arrive à l'école. L'instituteur : « Qu'est-c'qui t'arrive p'tit Joseph ? — Ma mère m'a mis une poignée d'orties dans la culotte. — Et pourquoi ? — Parc'que j'avais laissé échapper une vague M'sieur. — Et t'as marché comme ça pendant 3 km pour... ! — Oui, pendant 3 km. — Je vais aller voir ta mère. Je sais que tu ne le répéteras à personne, mais maintenant, à chaque fois que je fais pipi et qu’elle repère des orties, la zigounette se souvient, elle regarde plus droit, elle regarde de travers. C’était du temps que t’as pas connu, quand'te il fallait tout couper à la faux. D'ailleurs au moment qu'j'ai débuté, je sais que chez les De Striknine au château de Striknine sur la Cure on y faisait tout à la main que maintenant, merd'alors on sait plus trop quoi inventer comme machine à refouler le boulot. Ne te fâche pas, je dis pas ça pour toi ma petite cocotte. Et puis le pépé Joseph il a aussi connu les ch'vaux... C'était beau les ch'vaux ! Je me rappelle dans le temps dans le temps, c'était t'y donc pas beau quand il y avait une charrue dans un champs avec trois z'ou quatre juments l'une derrière l'autre qui marchaient dans l'sillon, c'était donc pas beau... que à présent les paysans les voilà partis teuf teuf teuf... Les... les... les... les paysans c'est... c'est pas que je leur en veux; au contraire parc'que j'en suis un moi... Le pauvre type toute la journée... teuf teuf teuf teuf teuf teuf. Tandis s'que dans l'temps on pouvait... on... on... on... on causait... on causait aux ch'vaux... On pouvait causer aux ch'vaux... Tandis s'qu'aujourd'hui... Allez assez parlé, un peu de courage, viens avec ton pépé ma petite cocotte on va aller faire “ teuf teuf ” tous les deux, le pépé Joseph Margueritte et toi. Faut pas se laisser abattre, y a quand même gros de travail à faire. J'espère qu'on réussira à passer entre les gouttes. ***
Didier Sribny
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